10 décembre, 2009

Michon déterre la hache de l’Histoire

Voir la vidéo de la rencontre avec Pierre Michon samedi 19 décembre au mac/val

Brossant le portrait du Comité de salut public pendant la Terreur, Les Onze mettent en scène la rencontre de l’art et de la révolution. Pierre Michon, l’auteur, présentait son ouvrage samedi 19 décembre, au mac/val.

Depuis les Vies minuscules paru en 1984, chaque livre de Pierre Michon est un événement. Le dernier, Les Onze, vient de recevoir le Grand Prix du roman de l’Académie française. Les lecteurs ne s’y étaient pas trompés qui, dès sa sortie au printemps dernier, lui avaient assuré un beau succès. C’est avec cet écrivain rare et exigeant que le Conseil général fête cette année les vingt ans de son aide à la création littéraire. Les Onze auront mis quinze ans à nous parvenir. Beaucoup de choses visiblement se jouaient dans ce livre “venu en son temps, recoller deux morceaux de mon être” dit l’auteur. Le texte qui suit le destin de François-Élie Corentin, peintre sous la Révolution, est d’ailleurs construit en deux temps : celui du royaume lumineux de l’enfance, et celui crépusculaire de la vieillesse, des ambivalences, voire des reniements. Michon qui s’avoue “myope en politique”, y déploie plus que jamais sa prose de voyant. D’un point aveugle de notre histoire, situé entre 1793 et 1794, quelques mois pendant lesquels la terreur s’est emballée, il fait surgir dans un tableau supposé au Louvre, les onze membres du Comité de salut public qui firent basculer la Révolution dans un bain de sang. Onze hommes debout et faisant face, onze régicides, donc onze rois, les reins ceints de la même écharpe tricolore, peu de temps avant de tous s’entre-tuer fraternellement.

Comme Tiepolo, le peintre vénitien mis en scène au début du livre, peignant a fresco, tout droit et sans repentir,Michon ici ne juge ni ne tranche,mais il chauffe à blanc quelques-uns de ses thèmes favoris : l’art, la puissance, l’humiliation sociale, la grandeur et la violence de l’histoire. Il dit aussi la réversibilité des hommes, pointe sans doute le nœud de ses propres contradictions, “cette passion double de la révolution”, humaniste et cannibale à la fois,mais surtout, il nous inclut magistralement dans le tableau. “Vous les voyez, Monsieur ? Tous les onze, de gauche à droite : Billaud, Carnot, Prieur, Prieur, Couthon, Robespierre, Collot, Barrère, Lindet, Saint-Just, Saint-André.” Tout le livre est emporté dans cette énumération, en forme d’apostrophe, scandée comme un alexandrin et puissamment évocatrice. Billaud : un bloc à la force extraordinaire. Carnot : la viande. Les deux Prieur : le bégaiement de l’histoire dont parle Marx. Couthon dans sa chaise de paralytique assurant la césure, Robespierre qu’on ne commente pas, Collot et son col renversé, Barrère c’est la barrière, Lindet le maillon faible, l’indécision, et deux Saints pour coiffer l’affaire, dont Saint-Just, “le beau couteau”. Ce tableau, Robespierre n’en voulait à aucun prix : “Sommes-nous des tyrans pour que nos images soient idolâtrées dans le palais exécré des tyrans ?” On en fit donc une mauvaise action, un piège politique. La commande fut passée une nuit de nivôse par trois larrons en houppelandes, un traître, un banquier véreux et un populiste de circonstance, pressés de tirer leur épingle du jeu quels que soient les retournements de situation. La scène est fascinante, Michelet en parle d’ailleurs dans son Histoire de la Révolution française.Mais pourquoi donc Corentin accepta-t-il l’or, la commande et l’instrumentalisation de son art qui allait avec ? L’énigme n’est pas levée, mais on sait qu’il réussit parfaitement son coup puisque c’est un chef-d’oeuvre et que trônent dorénavant au Louvre sous une vitre à l’épreuve des balles, ces “onze hommes sur quoi l’Histoire s’est juchée”.

Francine Déverines
ValdeMarne n°263