26 juin, 2008

Les chemins de la mémoire

Un mémorial en hommage à l’immigration portugaise a été inauguré le 22 juin à Champigny dans le parc départemental du Plateau, sur le lieu même de l’ancien bidonville.

A partir de 1956 et jusqu’en 1971, les Portugais occupent des habitats précaires dans le quartier du Plateau à Champigny. Le mémorial inauguré le 22 juin porte cette mémoire, celle de la souffrance et de la dignité retrouvée, celle d’une immigration dont la présence est liée au développement du Val-de-Marne. Cérémonie émouvante qui a réuni de nombreux habitants, de nombreuses personnalités dont l’ambassadeur du Portugal Antonio Monteiro, Dominique Adenot et Christian, Favier, respectivement maire de Champigny et président du conseil général.

Telle que l’a conçue l’artiste Rui Chafes, la haute sculpture de métal (6 m 50) sort directement du sol, sans socle qui la séparerait du terrain, comme si ses racines venaient directement de l’intérieur de la terre où, il y a des décennies, se trouvait le bidonville. Et ce sont ces racines sorties du sol qui suggèrent un mouvement permanent et un tourbillon d’énergie. L’œuvre du sculpteur portugais traduit une longue histoire qui prend son départ à l’emplacement du futur parc départemental du Plateau.

Une épopée de la dignité
Ici même, à Champigny, apparaissent dès 1956 les premières constructions rudimentaires dans un espace inconstructible réservé à de futurs projets urbanistiques. Les difficultés économiques et le régime de Salazar poussent de nombreux Portugais sur les chemins de l’exil, plus de 450 000 à se diriger entre 1958 et 1974, dans une France en pleine reconstruction. Au milieu des années 60, ils seront environ 15 000 hommes, femmes et enfants dans le bidonville de Champigny. Et ceux qui y ont passé quelques jours ou quelques mois sont innombrables. Malgré les interventions du sénateur-maire Louis-Talamoni (entre 1950 et 1975) et celles du conseiller général Roland Foucard après la création du Val-de-Marne en 1968, les Portugais connaissent des conditions de vie particulièrement dures. Batista De Matos s’est expatrié, comme le tiers des habitants de son village d’Alcanadas. “Trois jours après mon arrivée en France, en 1963, un mec m’a proposé un travail à Vincennes, sur les routes. Quand je revenais le soir au bidonville de Champigny, je me disais : “Qu’est-ce que tu fais ici ? Il faut que tu te fasses une raison, parce que tu as une femme et deux enfants. Tu as ton honneur. Par la suite, je me suis inscrit à des cours de français pour adulte et je suis devenu cadre. J’ai travaillé au prolongement de la ligne 1 du métro, à celle de la Porte d’Italie à Villejuif…” Parcours à l’image de tant d’autres, que l’essayiste et philosophe Eduardo Lourenço (le Labyrinthe de la Saudade…) a qualifié dans son intervention “d’épopée de la dignité”.

“Je viens de toi”
“Les entreprises de la région parisienne ont pu disposer de travailleurs précaires qui ont dû accepter les conditions les plus dures et endurer bien des humiliations. Ils étaient venus pour réussir, et ils ne pouvaient pas se permettre d‘échouer. Les familles comptaient sur eux”, a rappelé le maire de Champigny. Le Val-de-Marne est le premier département de la région parisienne pour le nombre de travailleurs immigrés, et à partir de 1966 les Portugais sont les plus nombreux. “L’immigration portugaise a constitué un des puissants moteurs de l’urbanisation rapide de notre département”, a souligné Christian Favier, président du conseil général. Accents étrangement contemporains pour raconter une histoire commune. Empreinte de dignité, la cérémonie s’est voulue également joyeuse et tournée vers l’avenir, avec l’arrivée en musique des associations portugaises, associées aux artistes de la fête de la ville qui avait lieu au même moment.

Déposée à la demande des associations portugaises, la sculpture de Rui Chafes a été financée par des donateurs portugais, banques et sociétés, contactées par l’ambassade du Portugal. Les travaux de soubassements ont été assurés par le conseil général. “Je viens de toi”, tel est le titre de l’œuvre de Rui Chafes. Dans ce parc départemental où aujourd’hui des enfants jouent, elle se veut le symbole d’une histoire et d’un avenir commun.

Eva Lacoste

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